Je veux un pape ringard !
I want an "old school" Pope !
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Trentenaire urbaine, j'habite Paris depuis ma naissance. J'ai fait des études supérieures, voyagé aux Etats-Unis, appris à jouer de la guitare. Pris de la drogue, connu des hommes, visité des musées d'art moderne. J'ai su me confronter à des œuvres dérangeantes, d'inspiration tribale, de facture révolutionnaire.
J'ai également écouté Rage Against the Machine sur mon iPhone, ces trublions du rap-metal qui dénoncent l'injustice et collent des moines bouddhistes en train de s'immoler sur les pochettes de leurs disques CD, en signe de solidarité avec les opprimés.
Je rêve d'un monde plus libre, où l'on pourrait faire ce que l'on voudrait, dans le respect des normes de sécurité et de respect mutuel.
J'aimerais donc profiter de ce moment de battement pour dire "merde" au pape, et Dieu sait que nous sommes nombreux à le vouloir. Ou bien que le nouveau pape soit différent des autres.
Nous voudrions d'un pape qui soit à notre image. Nous voudrions d'un pape à la portée de tous. Un pape si possible moins ancré dans le passé. Un pape assez ouvert pour discuter avec nous, par messagerie instantanée. Un pape pour régler tous nos problèmes de couple. Un pape trendy, qui laisserait un peu la théologie de côté. Un pape qui transforme les églises en espaces de prière et les confessionnaux en espaces détente.
Un pape qui enseigne le respect en classe, qui surveille les devoirs en salle de permanence, mais qui sait aussi se rendre accessible. Un pape à la croix pectorale de rappeur américain. Un pape qui rabat sa soutane au-dessus du genou quand il va à la plage. Un pape qui se la coule douce. Un pape de tolérance, un pape de résistance. Un pape que tu peux appeler quand tu te fais emmerder ou si t'as pas le moral. Un pape jeune et fort. Un pape grand et beau.
Une image positive, c'est mieux pour faire passer le message. Un pape pas toujours habillé pareil. Un pape dans chaque Kinder et dans chaque Happy Meal (et puis, par conséquent, un beau jour, un pape qui prend la place de Ronald McDonald: un pape qui brise enfin les tabous).
Un pape qui ne se prend pas la tête. Ou, mieux, un pape vintage, un pape dans son jus. Un pape customisé, en vitrine. Un pape Amélie Poulain, un pape souriant sur une affiche dans ma cuisine, avec un chapeau rouge à pompons et des gants en velours.
Un pape qui réinvente, un pape qui redécouvre, un pape qui revisite un peu le modèle papal. Un pape en papier peint, ambiance vide-grenier, qu'on achète d'occasion. Un pape qui fait classe à l'apéro, avec ses mots vieillis et ses signes de croix. Un pape décoratif. Le pape est le meilleur ami de l'homme.
Mais il faut bien avouer qu'un tel pape brouillerait nos repères, déjà si malmenés. Née en 1982, je n'ai pas eu le loisir d'assister à de très grands changements.
Je n'ai pas vu la société évoluer, je n'ai pas non plus contribué à ce qu'elle évolue.
C'est la victoire que je vois, la joie à laquelle j'assiste, le résultat du combat de mes prédécesseurs. Le pape est resté debout, et on ne sait pourquoi, pour braver le sens de l'Histoire, pour nous prouver que certaines traditions n'ont pas encore été avalées par le présent sans fin.
Donnez-nous donc un pape qui ne soit pas d'accord ! Je veux un pape de fight, je veux un pape pour se clasher avec. Un pape qui dit "non merci" quand tu lui proposes un joint, qui refuse de participer à des free parties, crache sur nos jeans skinny et nos afters deep house. Qui rechigne à bouger son corps quand il est invité aux sets des meilleurs DJ de la planete.
Un pape insupportable, irrécupérable, trop ringard, qui fait honte. Un pape que tu fais mine de pas connaître quand tu le croises dans la rue, parce que c'est quelqu'un qui a bien connu tes grands-parents et qui ne manque jamais de te le rappeler.
Un pape provincial. Un pape aux cheveux courts, rasés en brosse, et qui ne porte jamais de tee-shirt. Qui joue au bilboquet, qui sait danser la valse et qui fume des cigares.
Un pape-autorité, pour pouvoir la combattre. Un pape du Moyen Age, voire un pape archaïque. Un pape que je puisse facilement traiter de fasciste quand il dépasse les bornes.
Un pape avec un blason ridicule, plein de symboles bizarres, et une grosse bagouse hors de prix alors qu'il défend les pauvres, un pape toutes options, muni de fâcheux dérapages dans le domaine des mœurs, un pape d'erreurs de communication révélant sa vraie nature de pape.
Un repoussoir de rêves. Un empêcheur de changer le monde. Et vieux, s'il vous plaît, le plus vieux possible. Un pape qui tremble des mains, qui comprend rien aux jeunes, au monde moderne qui évolue. Et qui parle en latin. Et qui dit "Mademoiselle".
Un pape old school, qui tient la porte aux dames, envoie des bouquets de fleurs, n'a toujours pas de portable.
Comment, en 2013, est-ce Dieu possible ? Un pape de galanterie, qui vouvoie tout le monde. Qui écoute Jean-Sébastien Bach et qui reçoit des fax. Un pape qui ne regarde vraiment pas vers l'avenir. Un pape en retard.
Je veux un pape contre qui se révolter. Je veux un pape qu'on puisse tous détester avec la même énergie. Je réclame un pape contre qui faire des manifs. Un pape avec un nom qui sonne bien dans les slogans.
Je veux pouvoir casser du pape. Comment existerais-je si je ne puis contester le monde ancien, m'affirmer sans avoir à détruire des siècles et des siècles d'histoire ?
Je ne voudrais pas mourir avant d'avoir pourri tous les hommes du passé, leurs idées courtes et leurs pratiques obscures, leurs modes de vie sans hygiène, leur patois, leurs quolibets douteux et leurs jeux de mots nationalistes, leur sexisme insoutenable, leur cruelle sauvagerie.
Je voudrais exister tant que je peux, et on ne m'a pas appris à le faire autrement.
Alors j'aimerais autant que l'ennemi soit identifiable, merci d'avance.
LE MONDE | 02.03.2013 Par Solange Bied-Charreton, écrivain